Population

La dynamique de la population du bassin

D’après L’Analyse diagnostique transfrontalière du bassin du lac Tchad (document produit par le Programme CBLT-FEM pour l’inversion de la tendance à la dégradation des ressources en terre et en eau), la population du bassin du lac Tchad a été estimée en 1990 à 25,5 millions d’habitants. De 1990 à 2002, cette population aurait augmentée de 11,7 millions, ce qui donne une population totale estimée de  37,2 millions d’habitants en 2003, d’après les estimations de l’ORNL (Laboratoire national d’Oak Ridge, extrait en novembre 2003 du site : www.ornl.gov/gist ). Ces données reposent sur un taux annuel élevé de croissance démographique de 2,5 à 3% estimés par la Banque mondiale (en 2002). Sur la base de ce taux de croissance, la population aura augmenté d’au moins 8 millions de 2004 à 2012 (en 9 ans), ce qui donne une population totale estimée d’environ 45 millions d’habitants pour l’ensemble du bassin du lac Tchad en 2012.    

La densité de cette population est plus élevée au Nigéria et aux abords du Lac Tchad ; elle chute dans les zones septentrionales plus arides. La région connait aujourd’hui une urbanisation rapide dès lors que les communautés rurales sans ressources cherchent à améliorer leur quotidien dans les villes inondées du Sud, à l’instar de Kano (Nigéria), Maïduguri (Nigéria) et Ndjamena (Tchad).

La population du bassin se caractérise également par sa jeunesse dans la structure par âge, notamment dans les pays riverains du Sud. Au Niger par exemple, près de 50% de la population a moins de 15 ans et 2% seulement ont franchi la barre de 65 ans (Banque Mondiale, 2002c). Les pays riverains comme le Soudan, la Libye et l’Algérie, situés à la périphérie des frontières Nord, Nord-Ouest et Nord-Est du bassin présentent une proportion plus grande des plus de 65 ans et la structure de leur population est moins inclinée vers la tranche jeune. La population du bassin est aussi à prédominance rurale. Celle du Tchad (qui occupe 46% de la superficie du bassin) est rurale à près de 80% (IMF, 2003).

La répartition géographique de la population du bassin

La population est très inégalement répartie dans le bassin. D’après L’Analyse diagnostique mentionnée ci-dessus, la zone nigériane du bassin comptait 22 millions d’habitants, soit 59% de la population totale du bassin (en 2003), alors que sa partie septentrionale et orientale, en Algérie, Libye et Soudan comptait seulement 2,7 millions d’habitants (7%), avec des densités de population situées entre 0 et 1 habitant au km2 dans les régions montagneuses du Tibesti par exemple. Ceci s’explique par la forte densité de population au Nigeria et dans les zones sud du bassin au Cameroun et au Tchad, ainsi que par la forte urbanisation dans les villes de Kano, Maiduguri, NDjaména et Garoua (cette dernière ville ayant vu sa population doubler de 122 600 à 287 000 habitants entre 1987 et 2003 d’après World Gazetter, 2003).

D’après les résultats du 2ème Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH2) du Tchad en 2009, sur une population totale de 11 175 915 habitants, la population du bassin du lac Tchad dans ce pays était de 8 025 009 habitants, soit 71,806% de ce total, répartis dans les treize grandes localités du Chari Baguirmi (621 785) ; du Hadjer Lamis (562 957) ; du Kanem (354 603) ; du Lac (451 369) ; du Logone Occidental (683 293) ; du Logone Oriental (796 453) ; du Mandoul (637 086) ; du Mayo Kebbi Est (769 178) ; du Mayo Kebbi Ouest (565 087) ; du Moyen Chari (598 284) ; du Salamat (308 605) ; du Tandjilé (682 817) ; de la Ville de Ndjamena (993 492). Ce pourcentage (de près de 72% de la population totale du Tchad) traduit l’importance démographique du bassin du lac Tchad dans ce pays. 

En ce qui concerne la République Centrafricaine (RCA), le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2003 donne la population de la Région n°3 (correspondant au bassin du lac Tchad dans ce pays), qui est composée de la Préfecture de l’Ouaham Pendé et de la Préfecture de l’Ouham, comme suit : Bozoum (40 931) ; Koui (21 947) ; Bocaranga (61 190) ; Paoua (120 590) ; Ngaoundaye (67 303) ; Bossembélé (13 606) ; Bossangoa (95 360) ; Nana-Bakassa (34 208) ; Markounda (13 488) ; Nana-Boguila (16 745) ; Bouca (42 562) ; Batangafo (48 197) ; Kabo (30 212).

La population totale de la Préfecture de l’Ouham Pendé (325 567 habitants) et celle de l’Ouham (280 772 habitants), soit 606 339 habitants pour ces  deux préfectures, constituaient en 2003 celle de la Région de  Bossangoa en RCA. Nous ne disposons pas de données actualisées pour cette Région depuis 2003.

De la même façon, nous ne disposons pas de données démographiques récentes sur les zones du bassin du lac Tchad au Nigeria, Niger et Cameroun. Ces données seront rendues disponibles dans les prochaines parutions du Site Web.

L’organisation socio-économique  de la population du bassin

Partout dans le bassin, les systèmes traditionnels d’organisation sociale ont été plus ou moins transformés par l’influence du système moderne du monde. Les anciens systèmes préconisant la solidarité de la famille et du village ont vu leur autorité s’ajuster. Réciproquement, dans certains cas, de nouveaux types d’organisations, des associations et des coopératives villageoises, des associations des femmes et des jeunes, des partis politiques, des groupes scolaires et leurs semblables, ont vu le jour. Mais, pour la plupart, ces groupes sont jeunes, souvent sans expérience et insuffisamment formés pour les activités de gestion des ressources naturelles.

En général, dans les régions agricoles du Sud, où les densités de population sont relativement élevées, avec une longue expérience en matière de coopérative, de mission ou d’activités de vulgarisation, les populations locales ont développé des compétences et des prédispositions à l’organisation et à la responsabilité. Dans ces régions particulièrement bien irriguées, le rôle joué par l’assistance à apporter pourrait se limiter aux canalisations et à la supervision technique des mesures de lutte contre la dégradation.

Par contre, dans les zones pastorales ainsi que dans d’autres zones à faible densité de population, l’expérience aussi bien en matière de coopérative qu’en ce qui concerne les activités du développement durable y est fort rare. Dans ces régions, la capacité à court terme des populations en matière d’organisation pour la gestion des ressources naturelles est relativement faible. Grâce à des efforts de formation soutenus focalisés sur les interventions en rapport avec les besoins d’une population flexible et mobile par essence, disposant de peu de solutions de rechange face aux effets de la sécheresse, il est possible d’améliorer la situation. Dans ces régions, les Etats et les bailleurs de fonds devraient de ce fait s’impliquer davantage pour faciliter la cohérence et la continuité nécessaire.

Les aspects socio-culturels et politiques

D’après "L’’analyse diagnostique transfrontalière", le bassin du Lac Tchad abrite environ 70 groupes ethniques, dont certains vivent dans plusieurs pays du bassin, chacun exploitant l’environnement immédiat par activité de prédilection. La plupart des riverains parlent plusieurs langues locales et une officielle. Les langues les plus parlées dans la région sont le reflet des rôles politiques joués au cours de la période précoloniale : le Kanouri (au Niger et Nigeria), le Fulfulde (au Niger, Nigeria et Cameroun) et l’arabe (au Tchad). Il s’agit d’une très grande variété de groupes ethnolinguistiques (Otite, 1990).

Malgré l’utilisation des systèmes juridiques et administratifs modernes à la manière anglaise ou française selon les pays, les droits coutumiers et les règles traditionnelles continuent à être utilisés, notamment en matière d’exploitation des terres et des eaux.

Selon Kindler et al. (1990), le bassin est le reflet d’une unité socio-historique fondée sur une histoire partagée par les groupes de populations établies ici et dont certaines sont à cheval sur les frontières nationales. De nombreux circuits commerciaux sont sous le contrôle de ces groupes pour lesquels il s’agirait d’une chasse gardée (ex. les Haoussas et les Kanouris).

Il semble que les anciens empires islamisés (Kanem‐Bornou, l’empire Peul de Sokoto, les Ouaddais et les Baguirmis) ont été largement responsables de la distribution actuelle des populations dans le bassin, notamment des petits groupes qui s’étaient réfugiés dans les régions des monts Mandaras et du Mayo Kebbi. La majorité des populations riveraines se sont établies sur la rive occidentale du lac sous la loi de l’Etat du Borno (l’un des Etats fédéraux du Nigeria) sous la domination des Kanuri. Les migrations intervenues avant la colonisation occidentale y ont poussé les Arabes Choas de l’Est, puis les éleveurs Foulanis de l’Ouest, et dans les années 70, les  Haoussas du Nord du Nigeria, attirés par les opportunités qu’offrait la sylviculture dans le bassin du lac (Neiland & Verinumbe 1990, Sarch 2001).

La plupart des pays riverains du bassin ont connu une instabilité politique complexe et leur histoire, depuis 1960, moment de leur indépendance à l’égard des puissances coloniales françaises et anglaise, a été traversée par des conflits au plan national et international.

Le Nigéria a connu, au sommet de l’Etat, 11 régimes, des coups de force et la guerre civile, le Tchad a presque toujours été en situation de crise et de guerre permanente, seul le Cameroun a gouverné de manière relativement stable (Neiland, Béné 2003).

La recrudescence des conflits armés et l’activité des rebelles sur les îles du Lac ont persisté depuis les années 70 et on les associe grandement à la série de guerres civiles qui succèdent au Tchad ainsi qu’à la migration des pêcheurs nigérians vers le Sud-Est suite à la décrue du Lac. Une "patrouille multinationale conjointe" qui a été mise en place en guise de solution à cette instabilité politique, supervise les activités du Lac pour obvier à des violences supplémentaires. (Sarh, 2001).

Les activités économiques des populations du bassin

Les populations s’adonnent principalement aux activités traditionnelles de l’agriculture, de l’élevage, des pêches et des forêts, ainsi qu’aux activités artisanales de transformation correspondantes. Dans les dernières décennies, elles ont également mené quelques  activités agroindustrielles et industrielles modernes (égrenage de coton, brasseries, industrie du cuir, machinisme, concassage et industries alimentaires, etc.) et minières (exploitation de l’or en RCA et production pétrolière au Tchad). La majorité de ces industries sont concentrées en zone urbaine, notamment au Nord du Nigeria, et Cameroun et au Tchad.

Par ailleurs, les activités économiques menées par les populations ont généralement été caractérisées par leur flexibilité et leur mobilité spatio‐temporelle du fait de la sécheresse, du changement climatique et de l’insécurité alimentaire, qui les ont contraints à s’adapter à ces fléaux. Ainsi, les zones humides du bassin constituent pour elles des réserves de repli (agricoles et alimentaires) pour combattre les effets de la sécheresse, alors que les zones soumises aux sècheresses récurrentes sont de plus en plus abandonnées à travers des phénomènes migratoires incontrôlés. La sècheresse des années 70 et 80, celle des années  2008-2010 et l’ouverture de routes sous-régionales favorisant l’expansion commerciale, ont induit une grande migration d’éleveurs vers le sud et d’autres flux de migrants en provenance de l’ouest proche, se traduisant par une forte concentration humaine spatiale, susceptible de cristalliser des situations de tension sociale, notamment quant à l’utilisation et au partage des ressources naturelles.

Le secteur primaire emploie plus de 80% de la population et se consacre principalement à la pêche, l’agriculture et à l’élevage. Les tableaux ci-dessous présentent les sources de revenus et l’essentiel des activités socio-économiques dans le bassin du Lac Tchad.

Tableau 1 : Les sources de revenus des ménages de la région

Activités

Millions  $ US

Pêche

45,1

Agriculture pluviale et de décrue

26,6

Industrie animale

14,7

Petits travaux d’irrigation

10,8

Grands travaux d’irrigation

9,4

Tableau 2 : Les sources de revenus des ménages de la région

Les activités économiques dans le bassin comprennent

  • Exploitation minière : ex. Exploitation aurifère en République Centrafricaine.
  • Pétrole : Exploration et exploitation.
  • Agriculture : Coton, arachides, manioc, millet, sorgho, riz, oignons. La pratique des cultures associées en mélange est très répandue.
  • Pêche : Dans les barrages, les fleuves, les plaines fluviales et le lac Tchad.
  • Industrie : Egrenage de coton, brasserie, industrie du cuir, machinisme, concassage et industrie alimentaire.

Source: Nami, 2002

Tableau 3 : Les types d’activités pratiquées dans le Lac

Types d’activités  pratiquées rencontrées au Lac

(1) Une importante activité de pêche pratiquée par toutes les populations de son rivage

(2) Une importante activité d’élevage pratiquée en fonction de l’entrée saisonnière dans le lit du Lac pour le fourrage

(3) Diverses activités de transport ouvertes au Lac seulement en période de crue

(4) Une cueillette irrégulière de doums, de plantes aquatiques et des bancs de sels

(5) Une agriculture moderne moribonde qui se pratique le long des côtes nigérianes et qui pompe l’eau du Lac pour les systèmes d’irrigation et le refroidissement pour la production d’énergie électrique

(6) Un héritage faunique et une éventuelle industrie touristique portée sur les oiseaux de milieux humides, les crocodiles, les hippopotames, les éléphants et les Situtunga

(7) Un système passif de lutte contre la « pollution » qui protège le Lac Tchad contre la forte salinité 

(8) Un système de réalimentation des eaux souterraines qui est très peu maîtrisé mais qui peut irriguer les zones agricoles des polders dans le rivage Nord-Est du Lac

La santé et l’éducation des populations du bassin

On note une disparité de niveau d’accès à la santé des populations dans le bassin conventionnel,  due à l’insuffisance des structures sanitaires et des médecins. Ainsi, la santé des populations rurales est généralement inférieure à celle des populations urbaines. Les indicateurs en matière de santé et d’éducation sont présentés  ci-après dans le tableau 4 qui donne  les statistiques nationales des pays membres dans ces domaines.

Tableau 4 : Indicateurs en matière de Santé et d'Education pour le bassin du lac Tchad

Indicateurs / Santé & Education

Tchad

RCA

Cam

Nigeria

Niger

Libye

Espérance de vie (2000)

48

43

50

47

46

71

mortalité infantile /1000 Naissances vivantes (2000)

101

96

76

84

114

26

Prévalence de sous alimentation, % of pop (96-98)

38

41

19

8

46

n.d

Incidence des TB/100.000 personnes

270

415

335

301

252

24

Médecins/1000 personnes (1990 – 1999)

>0.05

>0.05

0.1

0.2

>0.05

1.3

Dépenses en matière de soins de Santé, % du PIB

2.9

3

5

2.8

2.6

n.d

Analphabétisme des adultes, hommes, % : 15 & plus (2000)

48

40

18

28

76

9

Analphabétisme des adultes, femmes, % : 15 & plus (2000)

66

65

31

44

92

32

Taux brut de scolarisation primaire, effectif d’âge scolaire (1998)

67

57

90

Nd

31

153

Source: Banque Mondiale, 2002c

Conclusion générale

Dans les dernières décennies, les populations du bassin ont été menacées par le rétrécissement drastique de la superficie du lac, la sécheresse, la désertification, le changement climatique et la surexploitation des ressources naturelles. Ces phénomènes qui ont  des causes à la fois naturelles et humaines (dont la forte croissance démographique mentionnée ci-dessus) les ont relativement appauvries à moyen terme et ont menacé l’environnement du bassin dans son ensemble. Ils ont par ailleurs entraîné ou exacerbé les conflits sociaux quant à l’accès, l’utilisation et le partage des ressources naturelles du bassin. Les actions menées par les Etats riverains du bassin du lac et par la CBLT, notamment à travers les programmes et projets d’envergure, ainsi que celles entreprises par les différentes organisations socio-économiques  et la société civile, ont heureusement grandement réduit et tempéré ces conflits sociaux en direction d’une paix sociale en voie de renforcement.